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30 avril 2019 2 30 /04 /avril /2019 07:45
Les crises financières sont-elles des chocs d’offre ou de demande ?

Les crises financières ont des répercussions « réelles » sur l’économie : elles provoquent souvent des récessions en déprimant la production, l’investissement et la consommation, tout en poussant le chômage à la hausse, etc. Et, comme l’a rappelé la crise qui bouleversa l’économie mondiale il y a une décennie, ces effets sont durables, voire permanents [Chen et alii, 2018]. Suite à une crise financière, la production nationale tend à fortement chuter et, même si elle rebondit rapidement par la suite, elle ne parvient pas à rejoindre la trajectoire qu’elle suivait avant, si bien que la population est à jamais plus pauvre qu’elle ne l’aurait été en l’absence de crise financière [Cerra et Saxena, 2008].

Si les crises financières affectent l’activité réelle, il n’est pas clair quant à savoir si leurs effets transitent initialement via la demande ou l’offre, or cette question est cruciale pour la conduite de la politique économique. Il s’agit d’un choc négatif, mais est-ce un choc de demande ou un choc d’offre ? Si les crises financières affectent avant tout l’activité via leurs effets sur la demande globale, alors il apparaît justifié que les gouvernements adoptent des plans de relance et que les banques centrales assouplissent leur politique monétaire. Si, au contraire, les crises financières affectent l’activité avant tout via leurs effets sur l’offre globale, alors il apparaît justifié que soient adoptées des réformes structurelles et que les gouvernements se contentent d’accorder des baisses d’impôts aux seules entreprises. Il est très difficile de déterminer en temps réel la nature d’un choc : par exemple, il y a une décennie, lors de la crise financière mondiale, tous les responsables politiques et économistes ne s’accordaient pas à l’idée qu’il faille stimuler la demande globale, certains mettant plutôt l’accent sur des problèmes du côté de l’offre. Or, un mauvais remède adopté suite à un diagnostic erroné n’est pas bénin : par exemple, l’adoption de réformes structurelles tend à déprimer la demande globale à court terme, ce qui risque d’amplifier les répercussions d’une crise financière si celles-ci se traduisent par une insuffisance de la demande globale.

L’histoire offre peut-être des enseignements quant à la nature du choc négatif derrière les crises financières. Pour le savoir, Felipe Benguria et Alan Taylor (2019) se sont inspiré des travaux de Gautí Eggertsson et Paul Krugman (2012) pour développer un petit modèle en économie ouverte où les ménages et les entreprises sont susceptibles de faire l’objet de contraintes dans l’accès au crédit. Ce modèle fait alors apparaître deux types de chocs de désendettement selon que ces derniers touchent les ménages ou les entreprises. Les chocs de désendettement des ménages sont essentiellement des chocs de demande qui devraient déprimer les importations tout en laissant les exportations inchangées et entraîner une dépréciation du taux de change réel. En dégradant la rentabilité la production, les chocs de désendettement des entreprises sont essentiellement des chocs d’offre qui devraient déprimer les exportations tout en laissant les importations inchangées et conduire à une appréciation du taux de change réel.

Dans la mesure où le commerce extérieur et le taux de change ne devraient pas réagir de la même façon selon qu’un choc de désendettement touche avant tout les ménages ou les entreprises, Benguria et Taylor se tournent ensuite vers les données empiriques pour déceler les crises financières en observant notamment le comportement du commerce extérieur et du taux de change. En l’occurrence, ils ont compilé plus de deux siècles de données relatives à un large échantillon de pays et concernant environ presque 200 crises financières. L’analyse empirique suggère qu’après une crise financière, les importations tendent à se contracter, alors que les exportations restent inchangées voire s’accroissent, et le taux de change réel tend à se déprécier. Ces résultats s’observent aussi bien dans les pays développés que dans les pays en développement, si ce n’est que la baisse des importations est plus forte dans les seconds que dans les premiers après les crises financières.

Ainsi, l’histoire suggère que les crises financières sont essentiellement des chocs de demande négatifs. Le constat auquel abouti Benguria et Taylor rejoint ceux obtenus par Òscar Jordà et alii (2013) ou encore Atif Mian et alii (2017), qui concluaient que les cycles d’endettement et de désendettement des ménages jouent un rôle déterminant dans les cycles d’affaires.

 

Références

Benguria, Felipe, & Alan M. TAYLOR (2019), « After the panic: Are financial crises demand or supply shocks? Evidence from international trade », NBER, working paper, n° 25790.

CERRA, Valerie, & Sweta C. SAXENA (2008), « Growth dynamics: The myth of economic recovery », in American Economic Review, vol. 98, n° 1.

CHEN, Wenjie, Mico MRKAIC & Malhar NABAR (2018), « The global recovery 10 years after the 2008 financial meltdown », In FMI, World Economic Outlook, octobre.

EGGERTSSON, Gauti B., & Paul KRUGMAN (2012), « Debt, deleveraging, and the liquidity trap: A Fisher-Minsky-Koo approach », in The Quarterly Journal of Economics, vol. 127, n° 3.

JORDÀ, Òscar, Moritz H.P. SCHULARICK & Alan M. TAYLOR (2013), « When credit bites back », in Journal of Money, Credit and Banking, vol. 45, n° 2.

MIAN, Atif R., Amir SUFI & Emil VERNER (2017), « Household debt and business cycles worldwide », in The Quarterly Journal of Economics, vol. 132, n° 4.

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25 avril 2019 4 25 /04 /avril /2019 15:13

François DUBET

Editions du Seuil, 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Même s’il se dit encore optimiste, c’est bien un ouvrage s’inscrivant dans la continuité de sa Préférence pour l'inégalité (2014) et empreint finalement du même pessimisme que vient de publier le sociologue François Dubet. Ce qui l’interpelle n’est pas le fait que les inégalités se soient creusées, mais plutôt qu’elles aient changé de nature. En effet, ce nouveau régime d’inégalités crée des colères et des indignations, des « passions tristes », qui sapent les mécanismes de la solidarité et alimentent les populismes, ces populismes que nous voyons émerger des deux côtés de l’Atlantique.

Dans le premier chapitre, il diagnostique la transformation des inégalités en évoquant l’apparition, puis l’épuisement du régime de classes. Dans un régime d’ordres ou de castes, les positions sociales sont attribuées à la naissance : ce sont les individus qui sont considérés comme fondamentalement inégaux. La conjonction des régimes démocratiques et de l’industrialisation a ouvert un nouveau régime d’inégalités, celui des classes sociales : au nom de l’égalité démocratique, les individus peuvent changer de position sociale, mais les positions sociales, déterminées par la division du travail, restent inégales. Les classes sociales deviennent peu à peu un « fait social total » : elles sont mobilisées pour expliquer chaque fait social. Elles structurent la représentation politique : cette dernière oppose représentants des travailleurs à gauche et représentants des bourgeois à droite. La lecture des inégalités se faisait au prisme des inégalités de classes ; toutes les autres inégalités furent ramenées à ces dernières. Les mouvements sociaux luttèrent pour réduire les inégalités entre les places sociales. Les droits sociaux ont d’abord été ceux des travailleurs.

Mais aujourd’hui, « la question qui se pose à nous est de savoir si le régime des classes structure toujours les inégalités sociales et s’il encadre les représentations et les identités des acteurs ». Il s’est épuisé dans le sillage de la mondialisation, qui met en concurrence les travailleurs du monde entier. Les emplois atypiques se développent. Les différentes classes, notamment la classe ouvrière, se diffractent, deviennent plurielles. Avec l’essor de la consommation de masse, une hiérarchie fine des niveaux de consommation se substitue aux barrières de classe, attisant les stratégies de distinction.

Dans le deuxième chapitre, Dubet ausculte le « régime des inégalités multiples » dans lequel la société a basculé. D’un côté, de plus en plus de groupes sont touchés par les inégalités ; de l’autre, les points de repère à partir desquels les inégalités sont perçues se multiplient encore plus vite. Le régime des classes supposait une superposition des clivages ; avec celui des inégalités multiples, l’hétérogénéité des situations s’accentue. Chaque groupe peut dissimuler d’amples inégalités. Chacun peut être avantagé sur plusieurs échelles d’inégalités, mais défavorisé sur d’autres. En conséquence, l’Etat cible de plus en plus des populations et inégalités singulières, au risque que l’égalité disparaisse de l’horizon politique. Les grandes inégalités sont de plus en plus perçues comme l’accumulation de petites inégalités initiales : c’est par exemple le cas des inégalités de réussites scolaires ou des inégalités face à l’héritage [Frémeaux, 2018]. Enfin, les inégalités s’individualisent, sont vécues comme des expériences personnelles et non plus collectives, ce qui les rend encore plus douloureuses. L’idée d’une multiplication des inégalités existait déjà il y a un demi-siècle, mais associée à la thèse optimiste de la moyennisation, qui promettait l’avènement d’une société fluide. Or, depuis, le ralentissement de la croissance économique a freiné la mobilité structurelle et ébranlé les classes moyennes, tandis que le creusement des inégalités freinait la mobilité nette. A un niveau individuel, beaucoup connaissent une mobilité, mais sur une trajectoire courte : à un niveau plus agrégé, la reproduction sociale demeure [Peugny, 2013]. Ce qui, conjugué avec le sentiment d’instabilité, alimente la crainte d’un déclassement.

Dans un troisième chapitre, Dubet se demande pourquoi l’expérience des inégalités ne se traduit pas par une mobilisation collective. Les inégalités ne sont pas perçues de la même façon d’un pays à l’autre, même parmi des sociétés relativement proches : il n’y a pas de corrélation entre le niveau des inégalités et le fait que celles-ci soient jugées excessives. La France est marquée par de faibles inégalités de revenu et pourtant les Français les jugent intolérables. Pourtant, ces derniers tendent à sous-estimer le degré réel d’inégalités. Mais même au sein de chaque pays les perceptions ne sont pas homogènes. De plus, certains peuvent trouver le monde injuste mais juger être traité justement ; d’autres peuvent juger souffrir d’injustices dans un monde qu’ils jugent fondamentalement juste. Ce sont davantage des cadres moraux et des représentations qui façonnent la perception des inégalités que les conditions objectives. C’est « en tant que » que les individus se perçoivent comme plus ou moins égaux et inégaux : je peux être favorisé dans l’accès à l’emploi en tant qu’immigrée, mais défavorisée en termes de rémunération en tant que femme, etc. Les individus décomposent leur situation en plusieurs dimensions et ils se perçoivent comme plus ou moins défavorisés sur chacune d’entre elles : mon travail est intéressant, mais il est précaire, etc. Les individus tendent aussi se comparer à leurs proches, et ce d’autant plus que les collectifs, notamment les collectifs de travail, ont éclaté. Ces comparaisons alimentent tant des tentatives de démarcation que des frustrations relatives. Malheureusement, avec la comparaison permanente avec les proches, il n’y a pas de « conscience de classe » susceptible d’agréger les frustrations pour conduire à une mobilisation collective : « l’individualisation des inégalités peut multiplier les luttes, mais certainement pas induire leur convergence ». L’égalité des chances étant devenue le modèle dominant de la justice sociale, l’expérience personnelle des inégalités deviennent plus douloureuse pour leurs victimes. Les victimes des discriminations les jugent encore plus injustes lorsqu’elles se pensent fondamentalement égales aux autres. Avec l’individualisation des inégalités, ceux qui les subissent nourrissent le sentiment d’être méprisés et accordent alors une importance primordiale au respect. Ils pourraient être tentés de se considérer comme victimes, mais il est difficile d’endosser ce statut dans une société qui croit en l’égale responsabilité des individus. Lorsque les individus cherchent à démontrer le caractère injuste d’une inégalité, leurs argumentations s’organisent autour des principes d’égalité, du mérite et de l’autonomie, mais ils leur apparaissent souvent comme contradictoires. Ces conflits de justice amènent chacun, d’une part, à prendre ses distances avec la vie politique et les mouvements sociaux et, d’autre part, à « recomposer un rapport aux inégalités pour lui-même », comme si, après avoir conclu en l’injustice du monde, chacun se résolvait à ne rechercher qu’une justice pour soi et ses proches. Ainsi, les expériences des injustices ne parviennent plus à se traduire en mouvements sociaux organisés ; elles ne peuvent se manifester qu’à travers des indignations communes. 

Dans le quatrième chapitre, Dubet cherche justement à expliquer rendre compte de l’« économie morale » qui génère cette colère et cette indignation. Avec Internet, les dénonciations se multiplient, se ramenant à des mobilisations ponctuelles qu’aucun mécanisme traditionnel de l’action collective ne canalise, ni n’encadre. Dans le régime de classes, la colère se retournait contre la figure du patron et le conflit subséquent refroidissait les passions. Mais lorsque plus aucun récit social ne parvient à donner du sens aux frustrations et aux sentiments d’injustice, ceux-ci se muent en ressentiments, parfois dans un style paranoïaque : on cherche un coupable à l’origine de tous les malheurs du monde. L’analyse des faits s’efface lorsque l’indignation domine la critique. On se libère du mépris en cherchant à se démarquer de ceux qui sont plus méprisés que soi. On dénonce les « fausses victimes » pour se faire reconnaître comme victime sans en endosser le statut. Le désir de solidarité ne subsiste que pour les proches. Avec la montée de l’individualisme, les institutions de socialisation entrent en crise et des passions et intérêts contradictoires se juxtaposent : je fais le tri pour recycler, mais je prends l’avion pour partir en vacances, etc. On désire tout et son contraire. Pour surmonter cette contradiction, on peut dénoncer la liberté d’autrui et appeler à un surcroît d’autorité ; Emile Durkheim montrait déjà que le désir d’autorité était le produit de l’individualisme. L’indignation se routinise et, si la politique ne parvient pas à convertir l’indignation en force sociale, le populisme émerge. Parce qu’ils savent désigner des adversaires, les meneurs populistes convertissent l’indignation en ressentiment. Le populisme des sociétés occidentales est « liquide » : il s’adapte à n’importe quelle politique. Il s’en prend à l’oligarchie, mais en occultant finalement les inégalités. Malheureusement, Dubet doute que les sociétés se libèrent rapidement des indignations et des populismes.

La critique des inégalités aurait dû a priori bénéficier aux partis politiques favorables à l’égalité sociale. Ce n’est pas le cas : partout, la gauche est en perte de vitesse. C’est alors une réflexion sur la gauche que mène Dubet dans sa conclusion. Il estime que la lutte contre les grandes inégalités sociales doit être prioritaire, mais qu’elle ne dispense pas d’une lutte contre les petites inégalités, celles que subissent au quotidien les individus. Ce sont ces dernières qui nourrissent les colères et indignations, des passions susceptibles de saper les mécanismes de solidarité.

Ceux qui sont familiers des travaux de Dubet ne seront donc pas dépaysés en lisant Le Temps des passions tristes : nous y retrouvons nombre de questionnements, de réflexions et d’obsessions dont il faisait déjà part dans ses précédents écrits. Dubet se répète, d’un livre à l’autre, au sein d’un même livre, mais cela n’entache en rien sa lecture et démontre finalement la cohérence et l’actualité de sa thèse. La plupart des nouvelles réflexions qu’il expose ici étaient par exemple déjà esquissées dans le dernier article qu’il a publié dans la Revue de l’OFCE (2016). Il n’est pas étonnant qu’il les ait développées sur tout un livre : elles offrent une grille de lecture, non seulement de la montée des populismes que l’on a pu observer à travers le monde développé ces dernières années, mais aussi du mouvement des « gilets jaunes » qui crispe la société française depuis plusieurs mois.

 

Références

DUBET, François (2017), « Frustration relative et individualisation des inégalités », in Revue de l'OFCE, n° 150.

FREMEAUX, Nicolas (2018), Les Nouveaux Héritiers, Seuil. 

PEUGNY, Camille (2013), Le Destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale, Seuil.

 

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21 avril 2019 7 21 /04 /avril /2019 20:39

Clément CARBONNIER et Nathalie MOREL

Editions du Seuil, 2018.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En novembre dernier, les éditions La République des idées publiaient deux livres observant sous deux angles différents le creusement des inégalités ces dernières décennies : alors que Nicolas Frémeaux évoquait un « retour des héritiers », Clément Carbonnier et Nathalie Morel se penchaient de leur côté sur un « retour des domestiques » très souvent au service des premiers.

En effet, l’emploi domestique a décliné durant le vingtième siècle dans les pays développés, en conséquence de l’essor de l’électroménager et de l’industrie agroalimentaire (réduisant le temps nécessaire pour réaliser les tâches domestiques), de la réallocation de la main-d’œuvre féminine vers des activités plus valorisantes et de la baisse du pouvoir d’achat des bourgeois. Comme le diagnostiquent Carbonnier et Morel dans le premier chapitre de leur livre, les années quatre-vingt-dix marquent un retour de l’emploi domestique en France. Cette évolution s’explique par divers dispositifs fiscaux adoptés dès la fin des années quatre-vingt, ayant pour objectifs, d’une part, de répondre aux besoins de garde et de soins exprimés par les personnes âgées et par les familles avec de jeunes enfants (besoins qui ne manqueraient pas de s’accentuer avec le vieillissement démographique) et, d’autre part, de créer de nouveaux emplois dans le cadre de la lutte contre le chômage de masse.

Il s’agissait en particulier de créer des emplois pour les travailleurs peu qualifiés, ceux-là même qui sont les plus affectés par la désindustrialisation. Plusieurs analyses suggéraient un déficit d’emplois dans le tertiaire en France relativement à d’autres pays développés, dû à une réglementation excessive et à un coût du travail élevé [Piketty, 1998]. En outre, les nouvelles technologies semblent conduire à une polarisation de l’emploi : beaucoup de travailleurs moyennement qualifiés réalisent des tâches routinières, donc facilement automatisables, mais, comme ils ne peuvent prétendre aux emplois très qualifiés, ils sont relégués aux emplois peu qualifiés [Autor et Dorn, 2013]. Là aussi, les rigidités institutionnelles comme le salaire minimum, la protection sociale et la réglementation du marché des produits sont accusées de freiner cette réallocation de la main-d’œuvre [Albertini et alii, 2016]. Reprenant de tels diagnostics, la Commission européenne a elle-même promu le développement des services domestiques pour résorber le chômage et accroître le taux d’emploi de l’ensemble de la population en accroissant la demande de travail peu qualifié. Le développement même de ces services (notamment celui de la garde d’enfants) visait aussi à ce que les femmes, notamment les plus qualifiées, soient incitées à accroître leur offre de travail.

Nul autre pays européen ne subventionna autant le recours à de tels services que la France. Outre des dispositifs plus ciblés, une réduction d’impôt équivalente à 50 % du montant consacré aux achats de services domestiques fut introduite en 1991 et son plafond fut ensuite régulièrement relevé. En cherchant davantage à transformer les ménages en employeurs, le « plan Borloo » de 2005 visait à créer 500.000 emplois dans ce secteur en l’espace de trois ans. Il s’appuyait sur un rapport du CAE suggérant qu’« il suffirait que chaque ménage consomme trois heures de ces services par semaine pour créer environ deux millions de nouveaux emplois, c’est-à-dire pour résorber le chômage » [Cahuc et Debonneuil, 2004]. Cette politique s’est maintenue par la suite : en 2014, son coût s’élevait à 6,4 milliards d’euros : 70 % de ce montant correspond aux réductions d’impôts et 30 % à des réductions de cotisations sociales. Elle a très rapidement suscité des critiques, mais souvent en sourdine : elle est accusée d’alimenter les inégalités sociales, dans la mesure où les dispositifs fiscaux profitent surtout aux plus aisés. Ses partisans rétorquent qu’elle contribue à réduire les inégalités de genre. Mais ces débats ne portent que sur les inégalités du côté de la demande ; les inégalités du côté de l’offre sont longtemps restées ignorées.

Malgré ses promesses en termes d’emploi et son coût, cette politique n’a pas vraiment été évaluée. C’est une telle évaluation que Charbonnier et Morel se proposent de réaliser. Dans le deuxième chapitre de leur livre, ils se demandent dans quelle mesure cette politique a créé des emplois. L’ANSPE estime que 312.000 emplois ont été créés dans ce secteur entre 2005 et 2008, contre 108.000 selon l’INSEE. L’ANSPE estime qu’il y avait 1,9 millions d’emploi dans ce secteur en 2007, contre 1,2 millions (soit environ 5,5 % de l’emploi total) selon l’INSEE. Ces écarts dans les estimations s’expliquent en partie par les difficultés, d’une part, à cerner le périmètre de ces activités et, d’autre part, à définir ce qui constitue ou non un emploi. Dans tous les cas, le nombre d’emplois créés a été bien inférieur à celui qui était attendu et les effets d’aubaine ont été importants, pour un coût par emploi créé énorme [Carbonnier, 2015]

Carbonnier et Morel soulignent ensuite à quel point la qualité de ces emplois est dégradée : un accès restreint à la protection sociale, une forte pénibilité, l’absence de formation, l’absence d’évolution de carrière, etc. Cette situation résulte en partie des politiques publiques, puisque ces dernières ont initialement cherché à favoriser le régime du particulier employeur. Cela se traduit en France par une forte fracture entre des salariés effectuant les mêmes tâches. Loin d’être un sas vers d’autres emplois, ce type d’emplois tend à enfermer ceux qui les occupent. La fragmentation de la main-d’œuvre et l’absence de lieux de travail communs se traduisent par une syndicalisation résiduelle et un faible pouvoir de négociation face aux employeurs. Les salaires mensuels sont faibles, notamment parce que le temps de travail est très partiel et les horaires fragmentés entre plusieurs employeurs. La mauvaise qualité de ces emplois résulte aussi de la faible valeur symbolique accordée à ces activités : elles sont considérées comme peu productives et comme ne nécessitant pas de qualifications particulières, si ce n’est des compétences perçues comme « naturelles ». Le fait que les femmes et, parmi celles-ci, les femmes d’origine étrangère soient surreprésentées dans ces emplois contribue à dévaloriser ces derniers. Les dispositifs fiscaux cherchaient notamment à « activer » les femmes ; ils ont créé un « sous-prolétariat féminin » qui ne peut vivre sans minima sociaux [Gadrey, 2009].

Dans un troisième chapitre, Carbonnier et Morel cherchent à déterminer quel est l’impact redistributif de ces dispositifs et s'ils répondent (comme ils s’en donnent l’objectif) aux besoins sociaux que constituent la prise en charge des personnes dépendantes et la garde des jeunes enfants. Le profil distributif du crédit d’impôt dépend de la consommation des services domestiques, or cette dernière est elle-même fonction du revenu [Carbonnier, 2009]. Les ménages aisés y ont recours plus fréquemment et pour des montants plus importants. La subvention par un crédit d’impôt est donc très régressive. Il faut avancer le coût des services et celui-ci, même après crédit d’impôt, reste trop élevé pour les plus modestes. De plus, les dispositifs fiscaux subventionnent en grande partie des services de confort pour les plus riches : seulement 46 % des heures de services à la personne sont des heures de garde d’enfant ou d’aide à domicile pour des personnes âgées ou handicapées ; le reste regroupe des activités comme le ménage et le repassage de personnes valides, le jardinage, le bricolage, etc. Certes, la moitié des ménages qui ont recours aux services à domicile ont plus de 70 ans, mais il s’agit quasi exclusivement de personnes fortunées. De plus, en subventionnant seulement la demande et non l’offre, les pouvoirs publics ont réduit leur capacité d’agir sur la qualité des services proposés. Ils n’ont contrôlent pas non plus la répartition géographiques : ces services se sont naturellement développés en ville. Au final, c’est bien l’égalité d’accès à ces services qui n’est pas assurée.

C’est en particulier le cas pour la garde d’enfants, qui est l’une des plus inégalitaires en Europe et qui contribue par là à entretenir une dualisation parmi les femmes : en bénéficiant des services domestiques, ce sont essentiellement les plus aisées qui peuvent consacrer davantage de temps aussi bien à un travail plus rémunérateur qu’à leur vie familiale et aux loisirs. Il y a alors un véritable « transfert de la charge des tâches domestiques des femmes les plus qualifiées vers les femmes les moins qualifiées », conduisant à remplacer les « inégalités de genre au sein des couples les plus aisées par des inégalités entre femmes de différentes catégories socioprofessionnelles ». Or, comme le démontre l’exemple des pays nordiques (notamment avec les congés parentaux), cette situation est façonnée par les politiques publiques et peut donc être rectifiée par celles-ci.

Face au creusement des inégalités et au chômage des peu qualifiés, la stratégie des gouvernements français, en parallèle au subventionnement des emplois domestiques, a consisté à accroître le salaire minimum tout en allégeant les cotisations sociales à ce niveau. Cette stratégie entretient de mauvaises conditions de travail et de faibles salaires ; elle est très coûteuse ; elle n'a pas endigué le chômage des peu qualifiés. Carbonnier et Morel proposent des alternatives dans un quatrième et dernière chapitre. Ils rappellent que les pays scandinaves ont réussi à maintenir des niveaux élevés de salaire minimum, de prélèvements obligatoires et de taux d’emploi, notamment en investissant massivement dans l’éducation [Kleven, 2014]. Or, en France, les secteurs de l’éducation et de la santé restent sous-développés. Les développer permettrait de créer des emplois qualifiés vers lesquels pourraient se reclasser les travailleurs subissant les contrecoups de la mondialisation et du progrès technique. Accroître les ressources allouées à l’école permettrait à celle-ci de devenir plus efficace et de mieux jouer son rôle d’ascenseur social. Accroître les capacités d’accueil collectif des enfants en bas âge, notamment les crèches, permettrait non seulement de stimuler l’offre de travail des femmes, mais aussi de réduire les inégalités scolaires. Surtout, il est possible d'accroître l'emploi en réallouant une partie (l’équivalent de 26 milliards d’euros) des dépenses consacrées aux subventions d’emplois domestiques et autres allègements de cotisations sociales pour directement financer des services sociaux [Carbonnier et alii, 2014]

 

Références

ALBERTINI, Julien, Jean-Olivier HAIRAULT, François LANGOT & Thepthida SOPRASEUTH (2016), « Emploi agrégé, polarisation des emplois et inégalités de salaire : une comparaison transatlantique », in Revue française d'économie, vol. XXXI.

AUTOR, David H., & David DORN (2013), « The growth of low-skill service jobsand the polarization of the US labor market », in American Economic Review, vol. 103, n° 5.

CAHUC, Pierre, & Michèle DEBONNEUIL (2004), Productivité et emploi dans le tertiaire, rapport du CAE, n° 49.

CARBONNIER, Clément (2009), « Réduction et crédit d’impôt pour l’emploi d’un salarié à domicile, conséquences incitatives et redistributives », in INSEE, Economie et Statistique, n° 427-428.

CARBONNIER, Clément (2015), « Efficacité et équité des aides pour l’emploi d’un salarié à domicile. Analyse des évaluations empiriques sur la réduction/crédit d’impôt entre 1991 et 2007 », in Travail et Emploi, n° 143.

CARBONNIER, Clément, Bruno PALIER & Michaël ZEMMOUR (2014), « Exonérations ou investissement social ? Une évaluation du coût d’opportunité de la stratégie française pour l’emploi », LIEPP, working paper, n° 34.

GADREY, Jean (2009), « L'institutionnalisation du "précariat" féminin subventionné », in Travail, Genre et Sociétés, n° 22.

KLEVEN, Henrik Jacobsen (2014), « How can Scandinavians tax so much? », in Journal of Economic Perspectives, vol. n°4, automne.

PIKETTY, Thomas (1998), « L'emploi dans les services en France et aux États-Unis : une analyse structurelle sur longue période », in INSEE, Economie et Statistique, n° 318.

 

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